Un Menu pour le Changement Climatique

Traduction du discours officiel de Carlo Petrini sur « Menu for Change » par
Patrick Böttcher, administrateur de Slow Food Metropolitan Brussels


Ce lundi 18 septembre, à l’occasion du salon Cheese, Slow Food a lancé « Menu for Change » (Un menu pour le Changement), sa première campagne internationale qui veut mettre en évidence l’impact de nos choix alimentaires sur le changement climatique.

A cette occasion, Carlo Petrini s’est adressé au monde :

« A tous ceux qui se demanderont pourquoi une association, dont l’activité est viscéralement attachée à l’alimentation, promeut une campagne sur le changement climatique, je veux dire ceci : Il serait terriblement réducteur de s’affirmer concerné par la qualité d’un produit alimentaire si on ne se pose pas la question de savoir si sa production est liée à la destruction de l’environnement ou à l’exploitation des travailleurs agricoles.

Tout comme nous devons être responsables de ce que nous mangeons, nous devons assumer cette même responsabilité par rapport à ce que nous cultivons : le plus grand chantier à cultiver est indéniablement la lutte contre les déchets alimentaires. Alors que les institutions internationales s’acharnent à nous alarmer qu’en 2050, nous serons 9 milliards et de demi d’humains sur cette planète et que, pour relever ce défi, nous devons absolument augmenter notre production alimentaire, comment ne pas leur rappeler que nous produisons déjà assez de nourriture pour 12 milliards d’humains ? Comment ne pas rappeler qu’une trop grande partie de notre production alimentaire finit en déchetterie ?

Il s’agit là d’un paradigme entier qu’il faut modifier, principalement parce que la production alimentaire est aujourd’hui concentrée dans les mains de trop peu d’acteurs. Un exemple dramatique nous vient de la chaine de production de la tomate : Des tonnes de tomates arrivent aujourd’hui en provenance de Chine vers l’Italie où elles sont transformées par des travailleurs immigrés (travailleurs à bas salaires qui ont fui la famine et la guerre en Afrique), avant d’envahir le marché sous forme de boîtes de concentré avec sur l’étiquette le nom de sociétés bien italiennes comme « Gino » qui sont surplombées par le drapeau tricolore transalpin.
Et ce sont ces mêmes pseudo-sociétés italiennes qui en profitent à collaborer à la destruction de l’agriculture africaine en y distribuant des produits à des prix tellement bas qu’ils rendent la production locale sans avenir, avec pour première conséquence l’exil de toute une jeunesse qui abandonne sa terre pour aller travailler dans les champs du Sud de l’Italie, la boucle continuant ainsi de se boucler.

Face à cela, nous devons réagir… en multipliant par millions de petites actions, parce que nous pouvons encore changer ce monde ; pour la pérennité de l’agriculture à échelle humaine mais aussi parce que ces paradoxes du marché participent activement au changement climatique et à ses impacts dévastateurs.

Ici, à à l’occasion du Salon International Cheese, nous recueillons de très nombreux témoignages en provenance des fermiers et des éleveurs de l’hémisphère Sud : Tumal Orto Galibe, un berger du nord du Kenya nous a confié que « lors des quinze dernières années, l’espérance de vie a diminué avec une augmentation des maladies dans la communauté des bergers. Et il est de plus en plus difficile pour eux de s’adapter à ce changement climatique qui s’estime désormais en années alors qu’il y a peu, on l’estimait en décades : en avril de cette année, en une seule nuit de pluies torrentielles soudaines, j’ai perdu plus de 230 têtes de bétail. »

Un autre témoignage provient de ce producteur de fromages de la délégation cubaine qui rappelle que son île a été récemment dévastée par pas moins de 5 ouragans, la puissance de ceux-ci étant intimement reliée au réchauffement des eaux océaniques. Le seul ouragan Irma développait une puissance de 7000 milliards de watts, soit le double de la puissance totale des bombes utilisées pendant la seconde guerre mondiale. Il a laissé 40% de la population insulaire sans électricité tout en détruisant la partie la plus touristique de l’île, ce qui aura de graves conséquences sur l’économie de Cuba, en sus du drame des destructions elles-mêmes.

Ce drame n’est pas le fruit d’impressions individuelles, il est hélas confirmé par de nombreuses données scientifiques : « En Italie tout comme dans de nombreux pays du bassin méditerranéen, nous venons d’observer un second été consécutivement le plus chaud et aussi un des quatre étés les plus secs depuis 1753 » admet le climatologue Luca Mercalli.

Jusqu’à ce jour, et cela explique l’aveuglement de nombreuses de nos autorités, ces phénomènes inhabituels ont eu un impact variable dans le sens que certaines zones de l’hémisphère Nord en ont bénéficié.  Mais cela ne durera pas…
Guglielmo Ricciardi et Alessandra Buffa, chercheurs apprès de la Société Météorologique Italienne nous avertissent : « D’ici 2030, même chez nous, la réduction des récoltes va connaître une croissance exponentielle avec des dommages bien plus irréparables que les bénéfices engendrés par ces changements ».
Le secteur agricole est parmi les plus impactant en termes de gaz à effet de serre, avec 21% d'émissions, soit une seconde position peu enviable juste derrière le secteur de la production et consommation d’énergie (37 %). Les gaz de fermentation entérique de l’élevage industriel couvrent près de 70% de ces données.
« Bien entendu, nous ne devons pas uniquement nous focaliser sur l’évaluation de l’impact généré par ces activités », avertissent encore ces métrologistes, « nous devons réévaluer l’impact des stratégies de préproduction (alimentation du bétail, fertilisants) et de postproductions (transport, entreposage, emballage). Les émissions de dioxyde de carbone ne sont pas non plus le seul paramètre à considérer : il faut tenir compte du contexte géographique de la production, de la qualité des sols et de leur état de de toxicité ainsi que de l’utilisation de ressources comme l’eau et la biosphère ».

Bien que la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) souligne également la nécessité de procéder à une étude multidirectionnelle qui prend en considération les effets du changement climatique sur la sécurité alimentaire, la perte de nutrition et de biodiversité, nous persistons à refuser d’envisager un point de vue global pour la chaine alimentaire.

De plus, nous n’avons à ce jour que très peu de connaissance sur le fonctionnement et l’équilibre des océans, ce que confirme le biologiste marin Silvio Greco : « Tandis que le changement climatique nous alarme par les différents signaux que nous observons sur nos sols « aériens », ce qui se passe dans les océans ne nous alerte que trop peu et nous continuons à détruire ceux-ci alors qu’ils participent pour 50% à l’air que nous devons respirer, en stockant le CO2 ».

Silvio Greco poursuit : « Cette année, des biologistes australiens ont décrété la mort de la Grande Barrière de Corail, le plus grand récif de notre planète qui inclut plus de 2300 kilomètres de coraux. Cela nous interpelle assurément, mais en fait, la situation n’est pas meilleure dans les eaux qui nous sont plus familières : L’avenir du bassin méditerranéen est tout autant si pas plus compromis. Nous devons absolument y appréhender la problématique du sel affleurant liée à une salinité trop forte dans un environnement fermé, l'acidification et l'arrivée de 300 espèces étrangères envahissantes, facteurs qui sont tout autant préoccupants.  Alors que la Méditerranée abrite 25 % pourcent de la biodiversité marine mondiale et participe à 30% de notre commerce, nous lui « offrons » désormais une tonne de déchets plastiques pour 3 tonnes de poissons pêchés ».

Confronté au tout ceci, Greco conclut : « Nous ne pouvons pas nous permettre de jouer à Ulysse face aux Sirènes. La communauté scientifique est forcée d'entendre le cri de la terre et de nous décrire les choses comme elles le sont réellement ».

Carlo Petrini conclut ainsi son discours : « Nous aussi, nous pouvons agir efficacement en n’oubliant jamais que le choix de nos menus alimentaire est un acte politique ! »

Carlo Petrini sera le 18 octobre à Bruxelles pour y défendre l'action "Menu for Change" devant les institutions européennes. Il animera aussi ce jour là un débat sur cette action aux Marché desTanneurs, à Bruxelles (voir notre agenda).