Hoeve Cuvry, une aventure proche, bonne, propre et juste

par Patrick Böttcher, administrateur de Slow Food Metropolitan Brussels
 

L’endroit se situe au bout d’une route de campagne qui semble mener nulle part,mais là, au creux d’une vallée encaissée, il y a un commerce qui, les jours d’ouverture, ne désemplit plus jamais.
On y croise toutes sortes de gens qui aimeraient bien garder le secret, leur secret, mais cela semble peine perdue parce qu’on y voit de plus en plus de « beau monde », des Damien Bouchéry, Joël Geismar, les mecs du « Tournant », Carlo de Pascale…
Tous viennent chercher leurs produits « à la ferme », comme on faisait « avant », et tous en profitent pour tailler une longue bavette avec le propriétaire des lieux, notable bavard devant l’éternel.
On y refait aussi un peu le monde, là sur le petit parking, sous l’œil bienveillant et rigolard d’un cochon statufié pour la cause,
parce qu’ici, la bestiole n’est pas que toute bonne, elle est reine


Il y a des articles qui font vibrer les doigts d’impatience tellement on a envie de les écrire parce qu’ils touchent à des gens très attachants qui correspondent parfaitement à ce que nous cherchons comme intermédiaire de vente « bonne, propre et juste ».
Il est aussi des hasards qui font qu’en cours de rédaction, un membre très actif de notre Convivium s’interroge sur le fait que nous soutenions bec et ongles un éleveur de porcs « en boxes » alors que selon lui, seuls devraient correspondre à nos exigences alimentaires, des porcs élevés en bio et en plein air…

L’occasion devient dès lors trop belle de parler de l’exploitation de Jean-Pierre et Josseline Cuvry, à Dworp (Brabant Flamand), exploitation où effectivement on élève les porcs en boxes et où on ne revendique pas le label bio…
Mais oui, on la soutient et cela pour d’innombrables raisons qui représentent à la lettre ce qu’on attend d’un producteur porcin dans notre région : entreprise familiale à taille humaine, respect de l’animal, aliments produits à la ferme sans OGM, sans antibiotiques ni hormones de croissance, vente à la ferme, partenariat avec les autres producteurs (maraichers, volaillers, etc…) de la région proche et plus que tout, un militantisme de première !

La famille Cuvry, elle a toujours été à la ferme..., le premier bâtiment familial affichait d’ailleurs 1873 au compteur. Mais c’est Jean-Pierre et sa tribu qui ont depuis plus de 40 ans donné une bonne « rammeling » aux habitudes locales, petit à petit, parce que comme on dit chez Cantillon, le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui.

Revenons donc quarante ans en arrière…

L’aventure de Jean-Pierre Cuvry commence en 1973, au décès de son père, alors qu’il n’a à peine que 21 ans. A cette époque, l’activité agricole de la ferme est mixte, entre production céréalière et élevage laitier.
Le nouveau propriétaire des lieux devine très vite qu’il n’y a pas d’avenir avec cette structure, trop petite pour contrer l’appétit de l’agriculture « moderne et productive » qui se fait de plus en plus envahissante.

Le cochon devient ainsi pour lui une évidence, parce que là où l’on se bat déjà pour un are et demi de terrain, seule ce type d’élevage peut se pratiquer dans un espace assez restreint.

Dès les premières années professionnelles, alors que l’élevage intensif du porc règne déjà en maître en Flandre sous les bons auspices du puissant Boerenbond, Jean-Pierre s’interroge sur les pratiques intensives et s’oriente doucement vers un élevage propre et un respect de l’animal.
Il se lie d’amitié avec un autre Jean-Pierre, le maraîcher De Leener de la commune voisine qui lui aussi milite pour une agriculture propre, même si on ne l’appelle pas encore bio, à l’époque.
Il complète son activité avec l’engraissement du Blanc Bleu Belge, pas comme vous le voyez venir, mais bien en laissant les bêtes en prairie, et en leur évitant l’abattoir pendant 4-5 ans, pour qu’elle fassent leur persillage comme il faut, pour avoir du goût.

Au début des années 80, son premier vrai acte « en avant » est d’abandonner les farines animales et de se tourner exclusivement vers sa propre production céréalière, complétée par les produits de son ami De Leener afin de mieux nourrir ses bêtes.
Par ailleurs, obsédé par l’idée de tout faire par lui-même, il achète un terrain à l’actuelle Hauwaertstraat, pour y construire de nouvelles installations mais surtout pour y bâtir « de ses propres mains » sa maison, tout cela sous l’œil bienveillant de son épouse Josseline.
En 1992, le couple emménage dans son nouveau « chez lui », mais comme depuis qu’il a repris la ferme, les bêtes restent encore vendues à la criée.

C’est en 2000 que survient le deuxième grand virage avec la décision d’ouvrir un magasin lié à l’atelier pour y pratiquer la vente directe, encouragé par les subsides accordés alors pour cela par le ministère de l’agriculture.
Cette décision, elle est aussi assumée par Jean-Pierre Cuvry qui voit d’un très mauvais œil son cochon partir vers la grande distribution, lui qui, avec ses potes, n’hésite pas, par militantisme, à empêcher le bourgmestre local à construire un zoning industriel et un incinérateur, lui qui avec Jean-Pierre De Leener contribue au développement du mouvement « Saveurs Paysannes ».

La vente en direct, égérie des circuits courts, est donc lancée et très vite, seuls les excédents, principalement de vieilles truies, sont vendus à un commerçant, mais avec le succès rapide et toujours grandissant, la chose se fait de plus en plus rare.

La réponse positive qu’il reçoit du public pour cette nouvelle forme d’exploitation le confirme dans l’idée que ses cochons ne resteront bons que s’ils mangent bons et que tout doit être fait pour qu’ils soient bien traités.
Au refus d’utiliser antibiotiques et autres hormones de croissance vient donc s’ajouter l’obsession de fournir à ses bêtes ce qui se fait de mieux pour atteindre un « équilibre » idéal. C’est pour cela qu’à ses propres céréales, il ajoute du soja extrudé (sans OGM), de la pulpe sèche, des graines de lin et de la levure de bière, pour les vitamines qu’elles contiennent.
Il n’hésite pas non plus à modifier le toit de son étable pour que ses chers cochons, qu’il aime tant à caresser, profitent d’un maximum de lumière quand ils sont en boxes.

La propreté règne aussi en maître, parce que si t’es propre, tu n’as pas besoin du pharmacien…
Le pharmacochimique, on n’aime vraiment pas trop chez les Cuvry ; et cela se ressent quand on en vient à aborder le délicat sujet vaccins castrateurs censés faire plaisir aux protecteurs des animaux.
Les défenseurs de la cause du bien-être animal ont beau présenter la chose comme une victoire…. ici, c’est un refus catégorique parce qu’à la place on veut injecter aux cochons des produits immunitaires dont la notice dit à leur usager que s’ils se piquent avec, ils ont vraiment intérêt à être près d’un SAMU si par maladresse, cela devait se rééditer.

La famille s’est aussi agrandie avec l’arrivée dans la nouvelle demeure et aujourd’hui, c’est ainsi qu’on travaille à l’exploitation. David, le fils, aide désormais à l’élevage alors qu’Evelyne, la fille, s’occupe de la vente au magasin.
Grâce à cette troupe familiale et d’autres employés et stagiaires, l’équipe de Jean-Pierre et Josseline en ajoute une couche en proposant à leur clientèle, les produits de leurs amis : légumes de Jean-Pierre De Leener, poulets de la ferme de Benoît Frison à Gibecq, jus du Pajottenland et fruits, œufs et laitages du même acabit, tant que ça reste du local.

Pour l’approvisionnement, c’est goût du jour, à la fortune du pot, avec les critères de saisonnalité pleinement respectés.
Ne cherchez pas de label dans les rayons, ici pas besoin d’étiquettes, l’œil averti repère que c’est du bon qu’on propose.
Et si tu demandes à la patronne si ses aliments sont « bio », apprêtes-toi à courir très vite, si tu as de la chance, tu essuieras juste un vociférant « Tu sais ce que c’est du bio ? ».
Il est vrai que les Cuvry ont compris bien avant beaucoup de monde que le bio n’était lentement mais sûrement plus qu’un nouveau mensonge grandissant, de plus en plus à la solde de l’industrie agro-alimentaire et des grandes surfaces.
A la hoeve Cuvry, le seul label, c’est la confiance, c’est ce qu’on voit et ce qu’on goûte… quand tu es 40 ans dans le métier, on ne peut plus te berner.
Et la confiance, c’est aussi respecter le client. Dans leurs saucisses, il y a du cochon 100%, dans leur cervelas, il y a du cochon à 100% et ça se goûte, ça se déguste…
Tu te mets à rêver de leur carré de porc, grillé au four, avec les os, la couenne, tu peux même l’oublier une heure… t’auras toujours un plat de roi, un « machin » dont les Cuvry avouent sournoisement qu’à côté de cela, le porcelet pour les fêtes, il n’y a que les béotiens (pour ne pas dire autre chose) pour aimer cela.

C’est bien pour cette confiance que les chefs s’y pressent, enfin les chefs… et toutes les fines bouches du coin.

Alors qu’ils pourraient lever le pied, et se satisfaire de leur succès actuel, le Jean-Pierre et sa clique nous préparent la cerise sur le gâteau pour cet été : un bâtiment flambant neuf pour y accueillir un nouvel atelier et surtout un nouveau magasin, pas obligatoirement plus grand ou plus « stoeffer », mais plus accueillant, plus pratique et surtout plus axé sur la dégustation.

Vous vous demandez encore pourquoi j’y suis tous les jeudis matin ?

Hoeve Cuvry
Jean-Pierre, Josseline, Evelyne et David Cuvry
J. Hauwaertstraat, 42 – 1653 Dworp (Sortie Beersel)
TEL : 02 380 33 91
Mail : jean-pierre.cuvry@telenet.be
Web : www.hoevecuvry.be
Ouvert mercredi, jeudi et vendredi de 8h à 19h et le samedi de 8h à 12h
Fermé les jours feriés.