Bio : Force 10 from Brussels

Par Patrick Böttcher, administrateur de Slow Food Metropolitan Brussels       

En ces jours où la nature se signale à nous en décornant quelques bœufs supplémentaires, il n’est finalement pas étonnant de voir souffler un autre ouragan (Force 10), venant lui de Bruxelles et ne faisant que confirmer l’idée que le bio dans les mains de la CE, il n’y a pas pire.
A vrai dire, on peut s’interroger de la signification du C dans l’acronyme européen, tant à nouveau, Corruption lui sied bien mieux que Communauté ou Commission quand on lit l’abaissant compromis qui se prépare sous le couvert d'une nouvelle proposition de révision sur le label bio.
En effet, sous la pression des lobbies de l’agriculture industriels, importateurs, certificateurs et transformateurs de produits bio , ce label qui ne garantissait déjà plus grand-chose, va devenir « light » si la proposition passe.
Entendons par là qu’il va devenir, comme le citait « Le Soir » de ce mardi 9 février, « Globalement bio, à quelques pesticides près », la volonté étant entre autres d’alléger la décertification en cas de présence de pesticides, insecticides ou OGM dans un produit labellisé.
Bref, en ce mardi gras, il n’y a pas que les Binchous qui ont sabré le champagne, c’est toute la filière des « Raisonnables » qui fait péter les bulles.
Pour rappel, à ceux qui l’ignoreraient, l’agriculture raisonnable, c’est un peu comme un permis à point qu’on te renouvelle automatiquement quand tu n’as plus de point. C’est ce qui permet à tout agriculteur autoproclamé « raisonné » d’être propre sauf quand il doit être sale, parce qu’à un moment, ma bonne dame, faut pas pousser bobonne, c'est le rendement avant tout ! Et à ce jeu-là, honnêteté et malhonnêteté se distribuent toutes deux comme une courbe de Gauss !

Mais pourquoi donc relever ici ce que d’autres ont écrit ?

Parce que cet évènement nous montre combien le bio n’est absolument pas une panacée universelle que seule l’industrie agricole veut nous en faire avaler la couleuvre. Ceci justifie une fois de plus pourquoi Slow Food ne milite aucunement pour le bio comme critère essentiel de l’agriculture durable et respectueuse et du « bon, propre et juste ».
Depuis que le label bio existe, et particulièrement depuis que la Commission Européenne s’en est emparé, nous avons vu tous les excès et contorsions qu’il pouvait générer, le tout pour préserver une agriculture productiviste, industriellement quantifiable où le profit passe bien avant le reste, une forme de mondialisation du bio, si vous voulez. Nous avons vu comment le combat initié par TOWA a vu s'ériger des barricades à peine initié.
Le constat est pourtant évident. D’un phénomène de foire soixante-huitarde dans un recoin du Larzac, le bio est aujourd’hui en passe d’accomplir sa révolution industrielle. A l’original local qui présentait ses produits sur l’étal d’un marché de province, ont succédé commerces bien installés, marques et maintenant même des supermarchés.
Bien sûr que je ne veux pas ici fustiger des tas de réelles bonnes volontés qui en ont fait du bio un commerce au même titre qu’un idéal et qui travaillent vraiment qualitativement. Et comme j’aime à le répéter, il serait vraiment stupide, à agriculteur donné et produit aux saveurs respectées de choisir le non bio quand un bio existe !
Mais faut-il pour autant que cette nouvelle gifle bruxelloise claque sur nos visages, pour ne pas prendre un peu de recul avec le bio et particulièrement avec son label.
Pour illustrer ce propos, j’aime évidemment prendre exemple dans ce que je connais un peu, c’est-à-dire le pinard.
Si bio veut globalement dire absence de traitements aux pesticides et herbicides organiques de synthèse, on est loin pour autant de la non-intervention de cartes postales.
Les traitements existent bel et bien, le plus réputé étant la bouillie bordelaise avec son sulfate de cuivre qu’on vous dit « naturel », mais qui pulvérisé en rafales sur un sol prétendument vivant est aussi naturel que les gaz d’échappement d’une VW, rien que parce que pratiqué ainsi en série, ice type de traitement est gentiment en train de transformer nos sols en mine de cuivre.
La crise de la flavescence dorée dont le vigneron Emmanuel Giboulot fut l’égérie, nous a aussi montré qu’il existe aujourd’hui une industrie phytosanitaire naissante où une génération d'intrants phytosanitaires prétendument naturels et bien évidemment tolérés est en train d’inonder le marché du bio.
Bref, comme l’histoire aime à se répéter, plutôt que de se poser la question de pourquoi faut-il traiter, on préfère « aller de l’avant » et se rassurer en aspergeant à tous vents.
De plus, et c'est probablement le plus préoccupant, ce beau label ne se préoccupe nullement de l'après, quand le produit est récolté, là où tout semble encore possible.
L’exemple du vin est ici à nouveau très parlant, quant au fait que le label bio est ultra permissible en cave, permettant toute chimie amusante, tant qu'on ne joue pas avec des produits à l’index des instituts de cancérologie.
Il est abrutissant de voir comment on a réussi à signer un chèque en blanc au Dr Folamours de l’industrialisation en s’arrêtant, dans la labélisation, pratiquement à la récolte.
In fine, là où le bon peuple "ne souffrant pas de ma paranoïa", voit dans le vin bio, l’expression de la nature avec ses jolis papillons, on est souvent très loin du compte, en tous cas en ce qui concerne le contenu du flacon de 75 cl.
Bien sûr comme je l’ai dit plus haut, loin de moi de fustiger à tous vents le bio, celui-ci représente un indéniable progrès quand il a réellement pour but de travailler en symbiose avec la nature, proprement et avant tout dans le but de ramener de la vie à nos sols et de la biodiversité à nos campagnes.
Et dans ce contexte, on ne s’étonnera pas de mon intérêt pour la biodynamie où clairement, sans s’arrêter à l’ésotérique qu’elle véhicule, ses adeptes peuvent en très grande majorité se qualifier de « respectueux du vivant », cela même si là aussi, la bouillie bordelaise est une arme faisant partie de l’arsenal.
On ne s’étonnera pas non plus que mon cœur penche vers les vins « natures », car j’aurai toujours du mal à comprendre pourquoi un produit « propre et natif » ne peut le rester et ne pas faire l’objet d’actions du professeur Foldingue en cave.

Ce nouveau pas de côté de l’union Européenne doit surtout nous ramener à ce que pourquoi nous militons : acheter et consommer des produits de gproducteurs que nous connaissons vraiment, que nous pouvons rencontrer, pour qui nous affichons du respect et qui respectent eux-mêmes la nature et la qualité alimentaire qu’ils proposent.
Cela passe inévitablement par cette réflexion citoyenne, pour nous consommateurs, de savoir à qui nous achetons et qui nous favorisons réellement dans nos assiettes.
S’écarter de cette route amènera inévitablement à faire table rase de ce que le bio originel voulait reconstruire et nous ramènera à la case départ, le système européen ayant, au passage, appauvri un bon lot supplémentaire de producteurs.