La terre est-elle hors-la-loi ?

Par Patrick Böttcher, administrateur de Slow Food Metropolitan Brussels


Le constat est amer… Une des conséquences de la destruction de notre biodiversité par notre société industrielle est que 90 % des semences traditionnellement utilisées par nos paysans ont disparu de notre écosphère.

Plus grave encore : Les lobbies de l’agroindustriel ont réussi à imposer la notion de « propriété intellectuelle » aux semences, permettant ainsi à des personnes morales ou physiques de s’approprier le vivant.
Les semences autorisées se sont ainsi obligatoirement retrouvées inscrites dans des Catalogues Officiels qui permettent à leurs désormais « propriétaires »  d’en garder l’usufruit complet
Autrement dit,  tout comme pour un autre brevet, le propriétaire d’une espèce végétale inscrite dans ces Catalogues Officiels possède le monopole de sa commercialisation, avec, pour première conséquence, l’interdiction faite aux  agriculteurs d’utiliser les semences issues de leurs récoltes pour les semer à nouveau sur leurs terres.
Quand on sait qu’une petite dizaine de firmes agro-industrielles (Monsanto, Bayer, Dupont, etc…) possèdent environ 85 % de ce catalogue, le constat devient encore plus alarmant d’autant, qu’afin de vanter la qualité de résistance de leurs « produits » à tous les « présumés » nuisibles, ces mêmes firmes enrobent de pesticides près de 90 % de leurs différentes semences, seules celles labellisées bio échappant à peu près à la règle.

Hormis la perspective des semences OGM dont nous avons encore réussi à nous protéger dans les pays de l’UE (1 seule variété de maïs OGM est aujourd’hui acceptée), cette mainmise des semences nous mènera-t-elle à la situation qu’ont connu et connaissent encore tant d’agriculteurs dans le reste du monde, comme par exemple en Inde où le taux de suicides professionnels atteint un taux record ?

Fort heureusement, profitant d’un certain niveau de tolérance des pays de l’UE à appliquer les lois de la concurrence liées au commerce des semences et de l’application unilatérale des monopoles d’exploitation liés aux Catalogues Officiels, la résistance s’est organisée.
Celle-ci étant menée par de nombreux mouvements dont les voix s’élèvent contre cette appropriation intellectuelle du vivant au profit du monde agroindustriel.
Parmi eux, il y a bien sûr Kokopelli, l’association la plus médiatisée, qui a fait en sorte de disposer aujourd’hui, telle une arche de Noé végétale, d’une collection de plus de 5400 variétés anciennes de semences potagères et de grandes cultures.
Cette collection, qui nécessite des conditions de protections drastiques comme la conservation en congélateurs, est clairement vivante dans le sens où Kokopelli remet continuellement, en libre accès, une bonne moitié de ces semences vers les cultures, permettant à ses clients de réutiliser librement les semences récoltées ultérieurement.
Ce type d’action s’avère essentiel à la préservation de la biodiversité.

Kokopelli est une association à but non lucratif, fondée en 1999 par Dominique et Sofy Guillet, qui a pris le relais de Terre de Semences et du Jardin Botanique de la Mhotte fondés, dans l'Allier, respectivement en 1992 et en 1994.

Les militants de l’association œuvrent pour la Libération de la Semence et de l’Humus et la Protection de la Biodiversité alimentaire, en rassemblant tous ceux et toutes celles qui souhaitent préserver le droit de semer librement des semences potagères et céréalières, de variétés anciennes ou modernes, libres de droits et reproductibles. Et en rassemblant aussi tous ceux et toutes celles qui souhaitent chuchoter, à l’oreille de leurs voisins, les recettes des purins de plantes (ortie, prêle...) et d'autres ingrédients naturels et peu onéreux, sans se voir accuser de concurrence déloyale envers les multinationales vendeuses de poisons, celles qui s'auto-qualifient de "sciences de la vie", celles-là même qui détruisent inexorablement et impunément la biosphère, incluant l'humanité, depuis des dizaines d'années, celles-là même qui ont fait de notre belle planète, la Terre, une poubelle génératrice de cancers (https://kokopelli-semences.fr/qsn/presentation_de_kokopelli) .

Tout aussi encourageant, près de chez nous, d’autres associations telles Semailles, Cycle en Terre, Nature et Progrès et beaucoup d’autres s’investissent tout autant dans ce combat pour la biodiversité.
Il en est de même du côté de PME comme la Boulangerie Legrand à Namur, l’Osteria Agricola Toscana et Racines à Bruxelles ou encore de collectifs comme le Hompot à Uccle.

Dans leurs actions, tous ces activistes intègrent clairement la notion de « Variétés Anciennes » de semences dans leur communication. Il ne faut pas y voir une obsession à ne conserver dans notre patrimoine végétal « tout ce qui se faisait avant » mais bien de s’opposer à l’hégémonie des espèces dites modernes, le plus souvent hybrides qui a marqué son territoire dès les années 60. Il s’agit donc ici, en résumé, d’un qualificatif qui définit le « naturel » par opposition à « l’industriel ».

Malgré toutes ces notes d’espoirs qui transparaissent à travers la résistance organisée par tous ces mouvements,  « en face », la mécanique de destruction de la biodiversité et de l’hégémonie commerciale sur le commerce du vivant reste bien huilée.
Le constat que nous dressons ici doit absolument nous inviter à renforcer la lutte militante, parce qu’aujourd’hui, en terme d’accès aux semences, notre situation de dépendance face aux lobbies agroindustriels n’est pas très différente de l’Inde, du moins, cela serait clairement le cas si les Etats membres de l’UE se mettaient à faire respecter à la lettre les clauses  économiques et légales liées aux Catalogues Officiels pour le végétal.
A ce titre, l’instabilité politique que nous connaissons aujourd’hui doit nous faire imaginer le pire : comment pourrait en effet évoluer cette situation actuelle de tolérance si un parti très favorable à l’industrie agroalimentaire prenait le pouvoir ?
La réponse est simple : notre terre, à travers le don du vivant naturel et gratuit qu’elle nous a offert depuis sa création, deviendrait tout simplement « Hors la loi ».

Pour en savoir plus sur ce dossier, nous vous invitons à lire le livre « Semences Hors-la-loi » de Blanche Magarinos-Rey, publié l’année passée dans la collection « Manifestô » des éditions Alternatives (Gallimard). Blanche Magarinos-Rey est avocate au Barreau de Paris et est en charge de la défense de Kokopelli.

Afin de contribuer à cette sensibilisation et contribuer à préserver les variétés anciennes de semence et la biodiversité, les Convivia Slow Food Namur et Slow Food Metropolitan Brussels organisent le samedi 10 juin à la Ferme de Froidmont (Rixensart).une grande journée de débat, d’échanges et de dégustation.
Pour plus d’information sur cet évènement, consultez la page dédiée sur notre site web et inscrivez-y vous dès maintenant… nous vous y attendons nombreux !
Si vous êtes acteurs dans le domaine des semences libres et/ou des variétés anciennes et que vous souhaîtez vous joindre à notre évènement, merci de nous contacter à info@sfmb.be.

Sur le même thème, nous  nous soutenons également le Forum européen sur les Semences Paysannes et Citoyennes organisé par le Réseau Meuse-Rhin-Moselle qui se déroulera les 22 et 23 juin 2017 à la Ferme du Hayon en Province de Luxembourg (Sommethonne).
Le Réseau Meuse-Rhin-Moselle (RMRM) est composé d’organisations belges comme Nature et Progrès, le Mouvement d’Action Paysanne, Li Mestère qui s’est constitué en 2016 avec le soutien de la coordination européenne Let’s Liberate Diversity (http://liberatediversity.org/).
Le RMRM s’est donné pour objectif de rassembler et de mettre en valeur les acteurs de la biodiversité cultivée afin de travailler ensemble et d’échanger non seulement des semences, mais aussi les savoirs et savoir-faire entourant la thématique des semences paysannes et citoyennes.

Et, en attendant de nous rejoindre ce 10 juin, n’hésitez pas à devenir vous aussi, dès maintenant, des acteurs de la résistance, par exemple, en cherchant à vous procurer vos semences de jardin après d’associations résistantes, ou encore en vous limitant de variétés de produits labellisées bio.
Pour vous y aider, nous vous proposons quelques adresses utiles (liste non exhaustive):

Kokopelli Belgique
Rue Fontena, 1
5374 Maffe
TEL : +32 86 32 31 72
contact@kokopelli-semences.be
www.kokopelli-semences.be

Nature et Progrès Belgique - Maison de la Semence Citoyenne
Rue de Dave, 520
5100 Jambes
TEL : +32 81 30 36 90
info@natpro.be
www.natpro.be

Semailles
Rue du Sabotier, 16
5340 Gesves
TEL : +32 81 57 02 97
www.semaille.com/fr

Cycle en Terre
Buzin, 5A
5370 Verlée
TEL : +32 488 93 59 30
info@cycle-en-terre.be
www.cycle-en-terre.be

Boulangerie Legrand
Rue Emile Cuvelier, 18
5000 Namur
TEL : +32 81 22 23 27
legrand1831@gmail.com

Ferme du Hayon (variétés anciennes de blé belges)
Ferme du Hayon, 108
6769 Sommethonne
TEL : +32 63 57 90 80
ferme-hayon@collectifs.net

Réseau Semences Paysannes
Avenue de la Gare, 3
47190 Aiguillon (France)
TEL : +33 5 53 84 44 05
contact@semencespaysannes.org
www.semencespaysannes.org