Lettre ouverte à Madame la Ministre Maggie De Block

 
Cette lettre est simplement l’expression du droit à la parole de quelqu'un qui s'investit dans plusieurs associations qui défendent une alimentation saine et durable.

Bruxelles, le 9 décembre, 2016

Madame la Ministre,

Bien qu’en tant que pharmacien, vous soyez ma Ministre de tutelle, ce n’est point pour m’entretenir dans le fond et la forme, avec vous, au sujet de la « Res Farmaceutica » que je vous écris cette lettre ouverte car, de fait, ce qui concerne les malaises de l’officine n’intéresse que fort peu le public qui me lira.

Non, si je vous écris, c’est parce que j’ai entamé depuis quelques années, à travers mon action dans Slow Food, d’œuvrer, modestement mais autant que possible, à développer l’idée et la mise en pratique d’une alimentation qualitative, accessible à tous, et respectueuse, dans ses prix, du consommateur et du producteur.
Autrement dit, rendre comme réalité les mots de la devise de Carlo Petrini, Bon, Propre et Juste à tous les niveaux de la chaine alimentaire.

Au début de votre mandat, vous avez déclaré vous attaquer à un des plus grands fléaux de notre époque moderne : le sucre, et plus essentiellement, les sucres rapides. Cela a été inscrit au programme gouvernemental.
Votre promesse d’alors fut, dans ce cadre, de vouloir instaurer une nouvelle taxe sur les aliments qui en contenaient le plus.
Venant d’une femme aussi volontaire que vous et médecin de surcroît, cette promesse m’avait donné tant de raisons d’espérer.

Pour que les lecteurs de ce texte comprennent bien de quels enjeux nous parlons ici, il me faut un instant revenir à la pratique journalière de mon métier officiel.
Tenant officine dans un quartier qualifiable de pauvre, en tous cas pour ce qui y est du pouvoir d’achat moyen, je suis chaque jour confronté à répondre à des patients diabétiques (de type 2), toujours plus nombreux, toujours plus jeunes et atteints de toutes les pathologies collatérales de cette maladie.
Tout cela au point d’atteindre doucement la proportion de 30% de ma patientèle; un véritable drame sanitaire, dont je remarque avec tristesse qu'on ne parle que très peu, trop peu même, dans les médias.

Il y a donc bien lieu de se rendre compte qu’à côté des sévices provoqués par l’alcool et le tabac, nous sommes là face à un fléau gigantesque, à la fois en ce qui concerne l’espérance de vie, le confort de vie et le coût exorbitant en termes de sécurité sociale que cela induit, coût qui renvoie les deux monstres précités au stade de lilliputiens des menaces pathologiques.
Il faut pourtant bien que ce public peu informé de la chose prenne conscience qu’à côté d’antibiotiques qui ne coûtent jamais plus en moyenne que 4-5 euros au prix plein mais dont le jeu politique et communicatif s’est emparé depuis une belle décade, les traitements d’un état diabétique irréversible volent joyeusement dix fois plus haut en terme de coût; et, de nouvelles molécules de plus en plus chères faisant chaque jour leur arrivée sur le marché, ces coûts sont loin d’avoir atteint leur sommet. A la différence que, bien conseillé et utilisé ou non, l’emploi de l’antibiotique n’est que sporadique, le traitement pharmaceutique du diabète est lui tristement chronique.

Certes, je me vois déjà vous lever pour clamer qu’il serait fou de comparer tabac et alcool avec le sucre, car de fait, vous pourrez me prouver avec la plus grande aisance que si nous pouvons nous passer d’alcool et de tabac, nous ne pouvons nous priver de sucre tout comme nous ne pouvons oublier de respirer.

Oui, certes, mais c’est à la grande différence que, même si leur abus de consommation reste préoccupant, l’alcool et le tabac n’ont pas vu leur consommation multipliée par cinquante depuis la fin de la seconde guerre mondiale comme c’est hélas le cas du sucre, sans d’ailleurs que l’on sache pour ce dernier, où cette augmentation s’arrêtera et où donc le diabète, son ange de la mort associé, s’arrêtera de faire ses sévices sans cesse croissants.

Alors, quand la grande dame que toute la Belgique plébiscitait à corps et à cris nous a promis de s’attaquer de front à ce sucre excessif, j’avais senti le frémissement d’un espoir qu’il allait être voir naître un combat contre ce produit dans son expression la plus perverse, la malbouffe.
J’avais senti le frémissement d’un espoir de voir Fast Food, sodas, chips, biscuits, barres chocolatées ou, plus encore et plus pervers, plats préparés taxés de la même manière que le furent tabac et alcool, et cela pour le bien de tous.
J’avais senti le frémissement d’un espoir de voir un ministre courageux s’attaquer à un géant industriel qui depuis trop longtemps, grâce à la publicité et au marketing, amène chaque jour plus de ses victimes au diabète et ses pathologies associées.
J’avais senti le frémissement d’un espoir, parallèlement à ce noble combat, de voir s’installer au niveau fédéral une véritable éducation du consommateur, une véritable main tendue pour lui réapprendre à manger bon et encore plus, à cuisiner bon.

Las, ce vendredi matin, bien étouffé entre des débats kazakhes ou la mise en doute de la justice par un parti de la majorité au pouvoir, j’ai été contraint de lire « qu’afin de ne peser encore plus sur le pouvoir d’achat de nos concitoyens », vous aviez décidé avec la majorité fédérale d’enterrer la hache de guerre du sucre avant même qu’elle eut porté son premier coup, usant ainsi de communication bien plus populiste qu’on aurait pu l’imaginer de votre part.

Mais, que diable, en quoi laisser le mal peser chaque jour sur la santé de vos gens et sur l’équilibre de la santé publique est-il une manière de ne pas peser sur le pouvoir d’achat ?
Permettez-moi de trouver invraisemblable le fait de proclamer qu’on ne va pas, d’une part, toucher à la barre chocolatée ou au soda préférés de la population, et d’autre part, pour compenser, tous les trois mois, augmenter le prix des médicaments, limiter les professions médicales en tous genres dans leur exercice et créer de véritables zones de non-droit à la santé !

Comment vous et vos collaborateurs pouvez-vous à ce point manquer de courage pour ne pas admettre que notre avenir de pouvoir d’achat serait tellement plus reluisant si l’on s’attaquait de fait, une fois pour toutes, à l’abus de sucre et à ses désastreuses conséquences.

Comment pouvez-vous ainsi vous cacher derrière le fallacieux bouclier du maintien du pouvoir d’achat, pour, en réalité, ne faire que plier face aux lobbies et aux menaces de l’industrie alimentaire?

Comment pouvez-vous, en tant que médecin, proclamer le maintien du pouvoir d’achat… de la malbouffe ?

Mais voilà, je vous écris sans grand espoir, craignant qu’une fois de plus, les dés soient joués et que là où il y a eu des gens courageux, certes à l’aide de taxes nouvelles pour combattre l’alcool ou le tabac, vous serez le symbole, en tous cas mon symbole, de celle qui a fui ses responsabilités avant même que le premier coup de feu ne soit tiré, et ce faisant qui sera mon image du premier ministre médecin et responsable de la santé publique, à avoir ainsi trahi son serment d’Hippocrate, ce serment qui se veut oeuvrer à la santé des gens et non à son contraire, quels que soient les autres enjeux ?

Me donnerez-vous tort, Madame, en revenant à votre première idée ?

Cordialement

Patrick Böttcher
Pharmacien et idéaliste alimentaire.